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Le blog de P.R.O.G.R.E.S : étudiants de gauche en grande école: février 2009

mercredi 18 février 2009

Quand les victimes sauvent les meurtriers...

Il y a eu dans l’histoire de l’humanité beaucoup d’horreurs et de massacres. Bien des hommes ont exploité d’autres hommes, les violentant, les tuant, s’en servant pour s’enrichir ou pour renforcer leur pouvoir. Bien des dictatures, des systèmes féodaux et même des démocraties ont mené à des injustices sociales et économiques insupportables. Bien des libertés ont été bafouées, des combattants pour la justice sont morts. Mais rarement les victimes des excès d’une minorité d’hommes en sont venues à sauver leurs meurtriers. Aujourd’hui, c’est pourtant ce qui se passe. La crise financière nous donne comme spectacle le pire des paradoxes.


Certes, on ne peut pas comparer un banquier d'affaire à un meurtrier. Cela n'aurait aucun sens. C'est beaucoup plus complexe que ça, et la faute revient surtout à la dégénérescence de notre modèle de société. Les traders ne sont que des jeunes gens qui sacrifient leur vie afin de s'enrichir très vite. Ont-ils une seconde pris le temps de réfléchir aux conséquences désastreuses de leurs actes, de la famine et la pauvreté qu'ils allaient propager ? Pris dans leur propre jeu, drogués, sortis de toute réalité, pouvons-nous leur en vouloir ? Comment expliquer déjà qu'ils aient eu la liberté de le faire ? Ainsi les dirigeants des banques, les politiques sont bien pires responsables. S'il n'y a pas de loi contre le meurtre, que ce n'est pas interdit, il n'y a plus que l'éthique qui permet d'éviter le crime. Hors on sait que l'homme est prompt à agir sans éthique. Le but de cet article n'est de toute façon pas de trouver un coupable, mais d'expliquer comment on a pu arriver à un tel paradoxe.

Depuis maintenant une vingtaine d’année, un capitalisme d’un genre nouveau a émergé : le capitalisme financier. Il a remplacé petit-à-petit le consensus d’après-guerre qui voyait un pouvoir partagé entre le monde économique, le monde politique et le monde social. L’Etat-Providence et les partenaires sociaux assuraient un progrès constant à la société entière même s’il existait encore des injustices flagrantes. Du moins, le capital travail était récompensé par des hausses constantes de salaire et du pouvoir d’achat. Le capital financier avait des rendements déjà très honnêtes, mais était empêché d’abus majeur, surtout grâce aux lois et édifices mis en place après la Grande Dépression de 1929 aux Etats-Unis, déjà causée par un excès financier, puis après la Seconde Guerre Mondiale en Europe Occidentale, dont une des causes fut cette crise terrible.
Mais après la fin des Trente Glorieuses, a émergé l’idée que les pouvoirs publics étaient trop présents dans les affaires économiques. Ils ralentissaient le progrès et l’enrichissement, et étaient la cause du ralentissement économique depuis 1973. Il fallait dérégulariser, laissé respirer l’économie, faire baisser l’influence du politique, donner plus de liberté et de marge de manœuvre aux dirigeants de l’économie privé, rendre le capital travail plus flexible. Aux Etats-Unis, sous Reagan, en Europe, sous Thatcher, les dérégulations et privatisations successives ont alors permis la naissance du capitalisme financier. La finance a pris une importance de plus en plus grande dans le monde économique, profitant de l’espace laissé par les pouvoirs publics. Il fallait rentabiliser au maximum le capital financier. Les investisseurs, devenus libres d’investir partout sur la planète grâce à la mondialisation, exigeaient des rendements de plus en plus élevés, qu’il en coûte à long terme à la survie des entreprises et de l’économie. L’omniprésence financière transformait l’économie, multipliant les risques de crise économique et dégradant le consensus social d’après-guerre. Il fallait toujours gagner plus, et donc toujours prendre plus de risque, investir sans raison dans des projets peu viables, dangereux socialement, écologiquement mais aussi économiquement mais très rentables à très court terme, comblant ainsi la cupidité des investisseurs du moment, exigeant des rentabilités de l’ordre de 20%. Il y eut pourtant des signaux d’alertes. La crise asiatique en 1997, l’explosion de la bulle Internet en 2001. Et pourtant, entre 2002 et 2007, jamais les banques d’affaire n’ont eu autant de pouvoir. Alors qu’en 1960, les profits du secteur financier représentaient 14% des profits des entreprises américaines, ils en représentent aujourd’hui 39%. Jamais dans l’histoire de l’humanité une poignée d’hommes, sans représentativité aucune, n’ont autant dirigé le destin du monde entier, de plus en s’enrichissant d’une manière indécente. En France, le pouvoir d’achat de l’indice boursier a progressé de 120% en vingt ans tandis que celui des salaires n’augmentaient que de 15%. Les bonus versés aux banquiers d’affaires, parfois très jeunes, les fameux traders, dépassaient alors largement les salaires des meilleurs PDG des plus grandes entreprises, pourtant sensés être bien plus responsables et acteurs de l’avenir de l’économie que des banquiers jouant avec des produits financiers fictifs, déconnectés de toute réalité économique. Manipulant inconsciemment toute l’économie mondiale, ils ont joués comme à la roulette, doublant à chaque fois leur gain. Mais un jour, à l’exemple de Kiervel - qui avait réussi à positionner en bourse un capital plusieurs fois supérieurs à celui de sa société, faisant perdre à lui tout seul, sur une seule opération, plusieurs milliards d’Euros à une des plus grandes banques du monde - ils ont perdus. Dans leur euphorie de gagner toujours plus, avec des bonus indexés au profit et non à la perte, un jour, comme en 1929, tout le monde s’est rendu compte qu’un monde parallèle et virtuel s’était emparé du pouvoir économique du monde entier et qu’il allait s’effondrer comme un vulgaire château de carte au moindre coup de vent.

Ce capitalisme financier a été inspiré, mené, dominé donc, par une poignée d’hommes – très influents dans les cercles de pouvoir du monde, économique bien sûr, mais aussi politique, à commencer par l’administration Bush (Paulson, son ministre des Finances, n’étant autre que l’ancien PDG de Goldman Sachs, la banque d’affaire la plus puissante du monde). Ce capitalisme là était devenu excessif, distribuant la richesse avec une inégalité incomparable dans l’histoire du monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale : les salaires réels baissant depuis dix ans et les profits financiers a contrario explosant littéralement. Ce capitalisme là avait des règles du jeu bien précises : le minimum d’intervention de l’Etat, le minimum de régulation pour un maximum de risque pris sur l’épargne des citoyens du monde entier et sur les capitaux des entreprises qui fournissent la majeure partie des emplois et produits.
Ce capitalisme là a fait des victimes : pendant qu’une infime minorité s’enrichissait comme jamais, l’écrasante majorité voyait leur pouvoir d’achat s’éroder. Comble du paradoxe, ces centaines de millions de personne se sont vues expliquer qu’il fallait baisser le déficit public et donc couper les budgets de l’éducation, de la santé, des infrastructures. On leur a expliqué que le déficit public venait des allocations chômages, voire même du nombre trop élevé de retraités, de grévistes, de syndicalistes, de fonctionnaires, qui paralysaient le système et la croissance. Ces centaines de millions de personne, sans le savoir, par leur épargne et leur travail, enrichissaient sans commune mesure une poignée de banquiers d’affaire à Wall Street et à la City, mais ce n'était pas assez. Près à toujours plus d’argent, ils ont exigés toujours plus de rentabilité. Il y a alors eu les délocalisations des usines dans des endroits où des systèmes politiques autoritaires imposent un dumping social élevé, des coupes dans les budgets publics. Il fallait réduire tous les coûts, rentabiliser, toujours et encore, pour garder les investisseurs. Et on leur expliquait par contre qu’il fallait continuer à consommer, que c’était le secret de la croissance économique. Comme les salaires baissaient, il fallait donc s’endetter, même quand on ne pouvait pas rembourser, en spéculant sur les valeurs immobilières de leur propre logement par exemple, expliquant alors la crise des subprimes. Mais cette crise-là fut seulement déclencheuse car la cause est bien plus profonde. Elle vient de tous les excès du capitalisme financier qui a monté un château de carte très rentable à court terme, catastrophiquement fragile à la moindre secousse.

Alors qu’il fallait réduire le déficit public au prix d’un service public dégradé pour les citoyens, le jour où il a fallut remonter les banques qui s’étaient elle-même mises dans une impasse, mais influentes dans toutes les sphères politiques du monde, le peuple a payé. Le contribuable a payé. Des sommes astronomiques, sans commune mesure. Avalées par les banques. Paulson, Sarkozy, tous ont mis de l’argent appartenant aux Nations dans ces banques afin de racheter les produits financiers toxiques et non-rentables qu’elles avaient pourtant enfantés. Alors que Sarkozy tiquait pour investir 5 milliards d'Euros dans le Revenu Minimum d'Activité, il mettait à disposition 350 milliards d'Euros aux banques du jour au lendemain (heureusement, "seulement" 16,5 milliards ont été utilisés). C’était pour éviter que la crise s’empire, se propage. Paulson, Sarkozy avaient certainement raison. Mais ils ont eu tort de ne pas avoir exigé des restructurations, de ne pas avoir pris le pouvoir qui leur revenait de droit en investissant massivement dans les banques, d’avoir continué à jouer selon les règles des banques, c’est-à-dire pas d’intrusion publique dans leur fonctionnement.

Le vol est ainsi double : cet argent qui aurait pu, qui aurait du servir à construire des hôpitaux, des routes, des écoles, des services publics, destinés à tous, a été donné aux banques, sans condition. Les banquiers ne se sont pas gênés pour se servir dedans personnellement afin de se verser ces fameux bonus de fin d’année. La remontrance d’Obama arrive bien tard et est surtout inefficace. Mais ce n’est pas le pire. Il y a encore bien plus cher à payer pour nous maintenant. Aujourd’hui, c’est la plus grave crise économique depuis 1929. Cette crise va bien évidement d’abord toucher les plus pauvres, mais aussi les classes moyennes. Dans la vie de tous les jours, ceux qui comptaient déjà leur argent pour payer loyers, charges, nourritures, vêtements vont être les premiers touchés et vont voir leur niveau de vie s’affaisser. Les banquiers se sont versés assez de bonus pour vivre dans des palaces jusqu’à la fin de leur vie. Ils ont peut-être beaucoup perdu, et encore, mais on ne va pas les plaindre, ils gagnaient parfois en trois mois ce que gagnait un ouvrier en une vie en France.

Voilà où nous en sommes. Le monde sombre dans une crise causée par une poignée d’avides inconscients qui ont martyrisé économiquement les hommes depuis vingt ans. Ces hommes appauvris les ont rendus immensément riches, les ont sauvés, leur ont versés leurs bonus de fin d’année en 2008. Ces hommes, premiers véritablement touchés par la crise, vont aujourd’hui payer pour eux la note salée de leurs excès. Ces hommes sont les victimes modernes d’une habile manipulation économique et financière. Et ils ont sauvés ceux qui les ont volés, et qui continuent à courir, impunis ou si peu, et à jouer avec l’économie du monde.

Justice doit être rendue. Il ne s’agit pas de mettre en prison ou je ne sais quoi. Il s’agit d’argent, de justice, de répartition des richesses. Il est insupportable de voir les banquiers se donner des bonus dépassant en un an le salaire moyen d’un Français dans une vie. Puis le plus important surtout, serait de changer les règles du jeu. Il faut réinventer un système économique plus juste, depuis le temps qu'on le dit, faisons-le. Il faut certes laisser la liberté d’entreprendre et de posséder, mais empêcher celle d’exploiter. Il faut un système mondial, limitant le dumping social de certaines zones économiques. Il faut un système durable, fondé sur une croissance patiente, faible mais durable, sans à coup, sans excès. Un système fondé sur trois piliers de même importance : l’écologie, le social et l’économie, chacun au service des deux autres. Il faut un retour des pouvoirs publics et de la société civile dans le grand jeu du monde, poussant à l’innovation, à l’éducation, à la santé, aux infrastructures, et ceci de manière durable. Il faut retrouver un monde solidaire, intelligent, moins matérialiste, se contentant des richesses de la nature et des cultures. Il faut enfin trouver cet équilibre qui permettra au monde d’avancer de manière cohérente avec son environnement, ses peuples, ses cultures. Il faut pour cela une volonté politique forte, un mouvement mondial et coordonné. Cela suffit de payer pour les autres.


Pacôme

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mercredi 4 février 2009

Nicole Guedj, tout d’ego

Amphithéâtre Chapsal, à Sciences-Po : états généraux des SDF. En discussion, l’agence Nationale des Français de la rue. Déjà le libellé fait tiquer. Ça fleure bon l’identité un peu trop nationale des clochards. Alors que la question brûle les lèvres du public, il faudra attendre plus d’une heure avant que Nicole Guedj ne se justifie de l’appellation au mieux hasardeuse, au pire discriminante ; elle a conçu le concept en 2003 à une époque où d’après elle « la question de l’immigration ne posait pas de tels problèmes ». Soit. Avant que Sarkosie ne mette le feu au baril de poudre.


C’était une sorte de colloque organisé cet après-midi à Sciences-Po. Nicole Guedj, ancienne secrétaire d’Etat aux droits des victimes (« les droits sont une illusion, les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre, et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas », Helen Zahavi) et secrétaire nationale de l’UMP en charge des questions d’aide humanitaire, pour lancer en grande pompe sa proposition de création d’une agence nationale pour les sans-abri, sorte de guichet unique censé leur faciliter les démarches administratives et rompre avec la spirale de désocialisation. Rien de révolutionnaire, mais une idée pas conne non plus, a priori. Louable même. Sauf que venant de la part d’une nénette dont le patron est Sarkosie, l’initiative pouvait paraître un brin suspecte. On n’avait encore jamais vu Nicole Guedj partager les tentes des Don Quijote ou les paillasses des insomniaques de la rue de la Banque. Mais on n’a rien dit, on a écouté avant de juger. Et on n’a pas été déçu… Nicole, joliment maquillée et tout de noir vêtu, en grande prêtresse libérale, produisant la rencontre, avec de faux airs de Catherine Barma, avait invité tout le gratin de l’aide sociale d’urgence pour venir parler à la tribune de son initiative. Après avoir introduit les débats en alignant les poncifs (« la mobilisation autour du problème des SDF ne doit pas s’arrêter lorsque les températures hivernales remontent », « la question-clé, c’est celle de la dignité », « il n’est pas normal en France que 350 personnes meurent chaque année dans la rue », merci Nicole, on n’y avait pas pensé), la vacuité de sa pensée a pris toute sa mesure lorsque sont venus témoigner les dirigeants des associations de terrain. La différence entre un homme politique (ou une femme, en l’espèce) et un acteur social engagé, c’est que chez le premier, l’art de la rhétorique sert à faire ombrage à une analyse souvent proche du néant, une pensée lisse comme un œuf de poule, alors que chez les hommes de terrain, ce sont les souvenirs et l’expérience qui servent à alimenter et même à sauver parfois une parole souvent balbutiante et déstructurée, mais cependant sincère.

La première à prendre la parole a été Anne Joubert, qui a écrit un bouquin De la zone à l’ENA. A seize ans, comme elle le dit, « à défaut de pouvoir modifier complètement une société que je trouvais tout à fait injuste, j’ai décidé de m’en exclure ». Née dans un milieu bourgeois, elle se barre dans la rue, vivote de squats en squats, ne paie pas les factures d’électricité (« C’est normal de ne pas payer ses factures quand on n’a pas d’argent »), a un gamin à 18 ans. Elle raconte les situations de détresse, la mendicité, le vol. Le public dans son ensemble ressemble au quartier du 7ème arrondissement où se tient la conférence, et l’on a même parfois l’impression d’être à l’ESSEC, ce qui n’est pas un compliment, à voir certains cols de chemise pastel amidonnés dépassés de sous-pulls angora sur lesquels s’épanchent de délicates mèches blondes de garçons, mais il y a cependant une poignée de clochards qui peuplent les rangs. L’un d’entre eux, barbe blanche fournie, longs cheveux gris clairsemés, visage vermillon de la vie au grand air, glousse, l’air de comprendre de quoi elle parle. Nous, on ne peut qu’imaginer. Après quelques années, Anne Joubert a fini par frapper à la porte de ses parents. Elle a repris ses études, est devenue professeur, et est entré à l’ENA par le concours interne.

Puis c’est Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU Social, qui vient expliquer que la grande exclusion peut s’apparenter au célèbre trouble de stress post-traumatique, névrose qui se manifeste à la suite d’expériences vécues traumatisantes, comme un attentat ou un viol. Sauf qu’en la circonstance ce sont des microtraumatismes tout au long d’une existence qui finissent par bloquer les sans-domicile dans un état d’éternel présent, ou un état de non-lieu et de non-temps, entraînant la disparition progressive du rapport au corps et à l’environnement. Comme il le dit, les clochards qui puent n’ont souvent pas conscience de puer. Le syndrome de la grande exclusion est médico-psychosocial. Guedj a l’air larguée.

Patrick Henry le relaie, pas l’assassin d’enfant, mais le premier médecin à avoir dispensé des consultations médicales gratuites aux SDF en 1984. 10 années de « street-médecine », 50 000 consultations, pathologies médiévales, amputations d’urgence, « pratiquement tous les clochards de Paris sont passés par mon cabinet ». Il raconte des chaussettes qu’il enlève et des orteils qui viennent avec. L’assemblée, qui plus souvent doit entendre parler de la jurisprudence administrative ou de la philosophie de Hobbes, fait de grands oh !, entre admiration et dégoût. Comme un avertissement à peine voilé, Patrick Henry lance à Nicole Guedj : « Votre agence ne marchera que si le seul, vrai, profond désir de tous, c’est d’aider ceux qu’on a choisi d’aider ». Paul Bouchet, ancien président d’ATD Quart-Monde, lui emboîte la parole. Il raconte que lors des Etats généraux de 1789, participaient certes le clergé, la noblesse et le tiers-état, mais qu’on avait oublié le « quatrième ordre, l’ordre sacré des infortunés, sans feu ni lieu », et que là, pareil, on ne peut prétendre faire des Etats Généraux à Sciences-Po loin de la misère de la rue… Guedj sourit encore, une des choses qu’elle sache le mieux faire, mais un peu niaisement. Deuxième remarque. Sur le fond du projet, la création de l’agence vise notamment au recensement et à l’identification des populations qui vivent dans la rue. « Le fichage, par les temps qui courent, il y a le meilleur et le pire… ». Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, termine. « Quand quelqu’un est expulsé de chez lui par huissier, on doit protéger ses meubles de la pluie ou des dégradations pendant un délai minimal de deux mois. Mais il n’est rien prévu pour la protection de la personne. Une société qui protège davantage les meubles que les hommes est une société qui a un problème ». Il prévient que l’agence seule ne résoudra rien. « Ce qu’il faut, c’est éteindre le flux des personnes qui arrivent dans la rue. Ne croyez pas, Madame Guedj, qu’avec cette agence, on va assécher le stock ».

Voilà. C’est fini pour les interventions de terrain. Deux hauts fonctionnaires prennent la parole, et ça devient très vite chiant comme un mois de juin pluvieux. Encadrant Nicole, on dirait qu’ils sont ses deux cerbères. La parole est au public. « Banlieue mondiale », gueule étrangement un type. Les questions sont violentes. A toutes, elle répond dans les mêmes termes, comme une automate, mais à chaque fois un peu plus décomposée, comme si on avait oublié de remonter le mécanisme. « Oui, nous allons gagner notre pari. Tous ensemble, nous pouvons trouver la solution ». Mon voisin, le genre sexagénaire, enrage : ce n’est pas la solution qui fait défaut, mais la volonté politique. Je lui demande ce qu’il fait dans la vie : il est vice-président du Conseil d’administration d’Emmaüs. Un type jeune, coiffure punk, attrape la micro, balance les chiffres des régularisations suite à la mise en place du droit au logement imposable pour montrer qu’il connaît ses dossiers, et s’écrie : « Vous êtes du côté de la répression, croyez pas que vous êtes du côté de l’humanitaire. Le printemps sera chaud ! ». A ce moment là, je me dis qu’il a sans doute raison.

Au début du colloque, drapée dans sa bonne conscience catho, Nicole Guedj donnait le change. Mais au fur et à mesure qu’étaient révélés 1. son incompétence 2. son absence totale de légitimité, elle a commencé à perdre peu à peu le contrôle. Devant moi, sur l’écran de contrôle justement, je voyais ses temps devenir luisantes. L’ambitieuse, la femme de pouvoir venue en fait faire un peu d’autopromo, intéressée surtout par son indice de bruit médiatique plus que par le sort des sans-abri. On a tous eu un doute à un moment. Et puis les illusions ont fondu en même temps que son fond de teint et Nicole s’est tue.

A.A.

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Savoirs contre pauvreté (mieux que pétrole contre nourriture…)

Esther Duflo est mignonne et attendrissante, elle a l’air d’avoir le trac. Elle a les traits du visage assez durs, elle ressemble un peu à Florence Rey, qui s’était laissé embarquer dans une virée meurtrière il y a une dizaine d’années à Paris, place de la Nation, avec Amaury Maupin, le côté chatte effarouchée. Mais elle n’a pas l’air de craindre l’eau froide. Il se pourrait même qu’elle ait inventé l’eau chaude. Elle a aussi une allure d’enfant, la petite cousine d’Amérique (elle est au prof au MIT de Boston), la fillette prodigue de retour au pays, et que scrute avec bienveillance la famille au grand complet venue pour l’attendre. Elle remet en place une mèche noire qui lui tombe dans les yeux, elle avale ses mots à toute vitesse, elle bégaie aussi, et elle a un timbre de voix étrange, comme si elle était ventriloque en fait. Donc on ne peut pas dire que ce soit une grande oratrice. Mais ce qui fait la qualité d’un grand professeur (à 36 ans, la plus jeune de toute l’histoire à se produire au collège de France), c’est la clarté de la pensée. Je me suis assoupi très rapidement, écoutant d’une oreille endormie les développements de ce premier cours d’un cycle intitulé « Savoirs contre pauvreté ». Mais quand je me suis réveillé complètement au bout de trois quarts d’heure, j’ai tout de suite retrouvé le fil, et je n’ai eu aucun mal à refaire l’enchaînement de la pensée, comme si Esther Duflo disait en fait des comptines pour enfant, des choses qui bercent et qui frappent.
Le contenu de son cours alors.

D’abord les problèmes des coûts liés à l’éducation. L’éducation pour lutter contre la pauvreté est le thème de cette première séance. De deux natures. Le port du costume (même quand il n’est plus obligatoire, la pression sociale et le poids des traditions induisent qu’il est quasiment imposé de fait) ou les coûts d’opportunité (l’enfant qui va à l’école ne travaille pas dans les champs) fait qu’il existe de vraies entraves financières à la scolarisation à grande échelle dans les pays pauvres. Avec un groupe d’économistes, sur des territoires pilotes, elle a travaillé à la réduction de ces coûts, à partir de bourses, ou de politiques publiques de redistribution. Elle s’est alors rendu compte que les parents adoptent souvent des comportements rationnels dès lors qu’on est capable de leur expliquer pourquoi il est important que leurs enfants aillent à l’école.

Deuxième point. L’accès très large à l’école ne garantit pas forcément le fait que les problèmes d’illettrisme ou de faible niveau de formation se résolvent. Ce que dit Esther, c’est que dans de nombreuses écoles du tiers-monde (le terme est passé de mode, mais justement, j’aime bien son côté vintage), on n’apprend quasiment rien. Ce qui s’explique facilement parfois ; au Kenya, l’anglais, qui est la troisième langue, après le dialecte et le swahili, est pourtant la langue d’enseignement dès le CE2, alors que la quasi-totalité des enfants ne le parle pas. Pourquoi ? Parce que dans ces pays-là, l’école, réservée à une élite, a pendant longtemps eu vocation à fournir à la puissance coloniale ses futurs fonctionnaires. La démocratisation de l’accès à l’école ne s’est pas accompagnée d’une refonte des programmes. Bref. Une étude qu’elle a menée a montré que les parents ont tendance à complètement surévaluer ce que leurs enfants apprennent à l’école. Par exemple, 37% des parents dont les enfants sont incapables même de reconnaître les chiffres, annoncent que leurs enfants sont capables de faire des divisions. Esther dit que, un jour ou l’autre, cela va se savoir, et que si on n’est pas capable d’améliorer la qualité de l’école et des apprentissages, il va y avoir une prise de conscience parentale de l’inutilité de l’école dans ce contexte, et une crise de confiance qu’il sera long à briser.

Troisième point. Comment améliorer d’un point de vue « qualitatif » l’école ? Identifiés comme des freins : le manque total de moyen, de matériel pédagogique, la surpopulation des classes. Il y a eu des expériences menées, en Inde, où on s’est finalement rendu compte, que le fait de fournir des posters pédagogiques, des manuels, d’améliorer les infrastructures, de réduire de moitié le nombre d’élèves par classe, tout ceci n’avait aucun effet (sauf pour les élèves naturellement doués qui progressaient alors plus vite). Le grand problème est en fait celui de la pédagogie, et de l’absence de motivation chez les professeurs, traduit par leur absentéisme à rendre jaloux même les profs de techno en Alsace (taux qui peut atteindre 40% en Inde rurale). Des mécanismes ont été mis au point pour s’assurer qu’une assiduité plus grande des professeurs amélioraient la qualité de l’enseignement : on leur a demandé par exemple de se prendre chaque jour en photo avec les élèves devant le calendrier de la salle (pour connaître le jour), leur salaire étant ensuite indexé sur leur taux de présence. Les profs ont été bizarrement assez contents de la mise en place de ce système, parce que, explique Esther, ils ont eu le sentiment qu’ils « avaient leur destin entre leurs mains », qu’ils pouvaient « venir plus souvent à l’école pour gagner plus »…Elle a dit ça sans faire exprès, mais la proximité avec une autre formule entrée dans le langage commun fait sourire l’assemblée, et Esther aussi rigole, elle est belle quand elle rigole, dans son ensemble tout noir, en plus elle est étiquetée à gauche. D’autres systèmes de motivation des profs ont été expérimentés un peu partout dans le monde, notamment une incitation financière en fonction du succès des élèves aux examens de fin d’année. Mais cela n’est pas allé sans dérives et les progrès enregistrés n’ont pas été durables : en Afrique noire, les profs s’arrangeaient pour que les élèves soient mieux alimentés le jour de l’examen, aux Etats-Unis, les profs demandaient à ce que les éléments les plus faibles soient déplacés dans des classes spécialisées !

En conclusion, Esther dit donc :

- Qu’on ne peut pas enseigner la physique nucléaire à des enfants qui ne maîtrisent pas encore complètement la lecture
- Que pour améliorer la qualité de l’école, il faut avant tout changer les programmes scolaires
- Que pour inciter les élèves à aller à l’école, il faut remettre du plaisir dans l’école, la rendre plus amusante.

La difficulté étant d’organiser un nouveau système où tous ces ingrédients pourraient être réunis, ce qui est un enjeu d’économie politique.

Les vidéos des conférences d'Esther Duflo ainsi que les supports de cours sont disponibles sur le site du collège de France.

A.A.
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"le petit facteur". Sic.

The Independent nous sort aujourd'hui un petit article sur "le petit facteur", comme ils disent, Olivier B.
Bon, comme toujours avec Olivier, ça tourne autour de sa personne, de son vélo et de sa passion pour le rap et les jeans plutôt serrés, comme ils disent. Ça parle un peu aussi de son anticapitalisme, et de son côté révolutionnaire, ou plutôt "révolutionnaire", comme ils disent. ça parle de la LCR, et de packaging d'idées politiques, comme ils disent.
Le seul problème, c'est que le NPA n'a pas d'idées, pas de projets, et veut seulement récupérer les "nonistes" du capitalisme, les alter, les gauchistes déçus de la gauche, les étudiants, les idéalistes, et les "révolutionnaires" (apparemment, il faut mettre des guillemets, c'est un mot qu'il ne faut pas trop prononcer). Le désert de la gauche française, qui n'est plus vraiment à gauche (l'a-t-elle déjà été?), qui ne s'intéresse que peu aux problèmes internationaux, a laissé la porte ouverte à ce triste parti, qui veut seulement être contre. Au moins, à la LCR, ils voulaient tout péter, ça semblait déjà plus concret comme projet politique.

ps: J'aime bien, par contre, le parallèle évoqué avec Nico:
"Olivier Besancenot is a self-made proletarian. He was born into a middle class family in the Hauts-de-Seine, just west of Paris, which was also the childhood home of Nicolas Sarkozy. [..] He still works part-time for La Poste, delivering mail by bicycle three days a week in Neuilly-sur-Seine, just west of Paris. Neuilly, ironically, is the wealthiest and most right-wing town in France. Its former mayor is President Sarkozy." ça m'a fait rire. Et puis ça m'a rendu un peu triste. Oliv, Nico, une grande gueule, la même envie de fédérer et pas de projets: les Hauts-de-seine, un département qui monte. Attendez, qui est le président du conseil général des Hauts-de-Seine? Ah oui, c'est ça, Patrick Devedjian.

C.L.M.