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Le blog de P.R.O.G.R.E.S : étudiants de gauche en grande école: septembre 2009

mardi 22 septembre 2009

« Engels-Bisounours », ou Les racines morales du socialisme

Le présent article se veut une réponse critique à un autre article, lu ce soir sur les conseils de Caroline : « Le retour de l'économie-Bisounours », publié sur un blog répondant au nom poétique de Mafeco. L’auteur de l’article en question, et sa complice, n’y verraient probablement, si d’aventure ils s’abaissaient à le lire, qu’un tissu de conneries, et ils auraient peut-être raison : j’avoue être tout sauf expert en « analyse économique », ce qui me disqualifie d’office pour le droit de réponse. Je m’excuse donc par avance de ce crime de lèse-majesté.

Si je l’ai bien compris, on peut résumer ainsi la thèse de cet article :
Le débat public aurait aujourd’hui tendance à être exagérément pollué par des considérations d’ordre moral (bien/mal), portant sur les choix des individus (gentils/méchants), ce qui aurait pour conséquence, désirée ou non, d’évincer les vraies questions, qui ne peuvent être, par nature, que des failles dans les dispositifs techniques censés réguler harmonieusement notre fonctionnement collectif – c’est-à-dire le Droit, le Marché et les institutions politiques. L’auteur donne de cette tendance des illustrations diverses, et, il faut en convenir, bien senties.

Son article présente assurément tous les gages objectifs d’un « ancrage à gauche », et je ne peux que souscrire à sa dénonciation de l’hypocrisie manifeste que recouvre ce vernis soi-disant éthique, qui est devenu très récemment le fonds de commerce de la droite comme du Capital.

Mais là où cet article me semble profondément dérangeant, c’est qu’en pointant, légitimement, un excès idéologique d’une certaine droite (l’excès d’explication de tout problème par la responsabilité individuelle, l’excès de recherche de solutions dans l’appel au sentiment moral des « gens »), l’auteur semble irrémédiablement s’engluer dans l’excès inverse. C’est-à-dire dans l’évacuation systématique de toute réflexion sur les choix individuels et moraux, et, partant, dans une espèce d’ultra-structuralisme, ou, si l’on préfère, d’ultra-déterminisme, assez cauchemardesque. Et il est, en cela, parfaitement révélateur d’une certaine tendance de la gauche, ou, plus exactement, d’une tendance d’une certaine gauche : celle qui est la plus influencée par les formalisations de la « science économique » et les spéculations de la sociologie officielle.

On pourrait au fond ne voir, dans cette manière de concevoir l’action politique comme pure technologie, simple jeu de mécano, où la tâche des dirigeants serait de « faire tourner la machine » économique et sociale, en repérant et remplaçant les « rouages » défaillants ou manquants (ce que les auteurs appellent les « vrais problèmes ») une simple « geek politics », fantasme ultime du matheux chercheur en « sciences économiques ». Mais il me semble que c’est bien plus grave que cela.

Car on voit trop bien quelle « anthropologie » sous-tend cette représentation du monde, et qui est celle que les libéraux originels, comme plus tard les bourdieusiens, empruntent aux « moralistes » du 17ème siècle, tels La Bruyère ou La Rochefoucauld. L’exemple de l’ « environnement » pris par l’auteur est particulièrement significatif. Il dénonce ainsi ironiquement la position des « moralisateurs », selon lesquels, « si quelqu’un doit adopter un comportement vertueux, il faut que ce soit en raison d’un attachement sincère à la protection de l’environnement, non pour de sordides histoires de sous ». Que lit-on ici entre les lignes ? Que « nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés » (La Rochefoucauld), et que toute politique véritable, et efficace, ne peut que faire appel au vice des sujets, le reste n’étant que « bisous » (La Rochefoucauld avait, il est vrai, un univers culturel moins déterminé par la « culture TF1 »).

Or en adoptant cette « anthropologie négative », dont le mépris pour toutes les formes de « bons sentiments », de « moraline » est un des dommages collatéraux les plus immédiats, cette gauche-là prend le risque considérable de se couper de tout ce qui fonde justement son existence en tant que gauche.

Car le socialisme historique prend précisément sa source dans le sentiment moral, et dans l’existence d’une sensibilité singulière : celle pour qui l’exploitation des travailleurs est d’abord un scandale moral, avant d’être un « frein à la croissance », par exemple. Le socialisme d’Engels n’est pas le fruit d’une conviction quant au caractère sous-optimal du capitalisme réellement existant, mais de l’émotion suscitée par l’expérience sensible de la « situation de la classe laborieuse en Angleterre ». Le feu sacré de Jaurès est né dans son combat auprès des mineurs de Carmaux, pas d’une révélation « scientifique » quant au manque de régulation des « marchés » (et, très curieusement, pas au cours de son brillant passage à l’Ecole Normale Supérieure…). Le socialisme de George Orwell s’enracine dans son expérience de la « dèche », et dans sa rencontre avec la common decency des classes populaires, plutôt que du constat statistique de la pauvreté.
Au travers de ces exemples, on comprend qu’un bouleversement sans précédent s’est produit ces dernières décennies dans la pensée « de gauche » : la tâche essentielle de cette dernière consiste désormais, sous couvert de « pragmatisme », à optimiser le capitalisme. L’éternel débat entre utopie et pragmatisme, et sur les modalités d’action d’une utopie dans le monde réel, a été écarté – ce dont témoigne, par exemple, la disparition des notions d’aliénation et d’exploitation, pourtant centrales il y a quelques décennies. Droite et gauche ne constituent plus qu’un clivage interne à l’utilitarisme politique, dont les débats ne portent que sur la façon optimale de gérer techniquement le capitalisme : la dépense publique favorise-t-elle la croissance ? Faut-il une politique économique européenne ? Faut-il avoir recours à la réglementation ou aux incitations (morales et/ou pécuniaires) pour régler le problème environnemental ? Et mille autres questions techniques, qui évincent systématiquement toute considération morale, puisqu’il s’agit toujours d’agir sur le système sans jamais en modifier les ressorts, ou, plus précisément, l’imaginaire – à savoir l’égoïsme –théorique– des individus.
Pour autant, il ne s’agit pas de s’en remettre exclusivement à la morale : nous savons bien qu’aucune incantation ne fera changer le comportement de ceux qui sont dévorés par la volonté de puissance. Ce qui distingue les socialistes des économistes (pour reprendre une distinction jadis chère au médiocre Frédéric Bastiat), c’est précisément l’idée qu’une situation optimale d’un point de vue économique n’est pas nécessairement souhaitable : la croissance économique, si elle se fait aux dépens des conditions d’une vie authentiquement humaine, est condamnable moralement – sur la base non pas d’une idéologie, mais des valeurs humaines de base que Marcel Mauss a mis en évidence dans son Essai sur le don, et que George Orwell a appelé, par ailleurs, « décence commune ». L’emprise de ce que Jacques Ellul dénommait le « système technicien », pour « optimale » qu’elle soit, peut être dénoncée pour les mêmes raisons.
Le discours technique et la discussion des « vrais problèmes » ne peuvent, par définition, contribuer au Bien – tout comme le discours scientifique est incapable, au-delà de la question du comment, de s’interroger sur le pourquoi. Que les économistes le veuillent ou non, la morale les écrase de son importance – sauf à considérer, en bon libéral de droite, et en suivant Friedrich Hayek, que tout ce qui ne relève pas précisément de questions techniques et d’un traitement amoral nous fait faire un premier pas sur la « route de la servitude ». Ou, en bon libéral de gauche, d’être persuadé, avec l’impayable Alain Badiou, professeur émérite à l’Ecole Normale Supérieure, que toute critique morale du capitalisme est nécessairement une « vieillerie d’extrême droite »…

FG & YA

Le sarkozysme n'est (décidément) pas un humanisme.

Petite devinette du jour:

Quel est ce Monsieur X qui a déclaré, un jour, dans un marché:
X: "Mais ici, vous n'êtes pas trop envahis?"
L'autre: "Quand même, euh…Un peu de Turcs!"
X: "Oh la vache!!!"

M. X est-il M. Hortefeux? Non, puisqu'on sait maintenant qu'un peu de Turcs, ça va; c'est quand il y en a trop que ça fait des dégâts.

Allez, un indice: Monsieur X, c'est quelqu'un qui est inspiré pas seulement lorsqu'il fait son marché. Il l'est aussi lorsqu'il est interviewé sur TF1: "L'islam est le terreau de l'islamisme et l'islamisme le terreau du terrorisme. L'islam n'est pas compatible avec la République". Ou encore en meeting: "Je m'élève contre le multiculturalisme, qui sape les fondements de l'ordre social".

Vous l'avez bien sûr deviné: Monsieur X n'est autre que le Vicomte Le Jolis de Villiers de Saintignon, de son petit nom Philippe de Villiers. Monsieur le Vicomte a rejoint le 2 septembre dernier le comité de liaison de la majorité présidentielle. Son arrivée, plutôt que de susciter l'indignation dans les rangs de la majorité - il n'y a guère que Sœur Boutin pour s'en émouvoir…-, est accueillie avec enthousiasme jusqu'au plus haut niveau de l'Etat, puisque le Premier ministre lui-même a affirmé que le chef de file du Mouvement pour la France était "le bienvenu" parmi la majorité, laquelle "a vocation à accueillir tous les républicains".

M. X, républicain? Dans le dictionnaire sarkozyste, peut-être. Mais certainement pas dans le nôtre. Alors oui, la gauche perd peut-être les élections, mais elle n'a elle pas encore perdu son âme!

Clara Bamberger